24décembre
Cet album signé Thierry Lenain et illustré par Bruce Roberts (qui me fait un peu penser aux dessins de Quentin Blake) est paru l’année dernière aux éditions québecoises Les 400 coups (novembre 2008). Il y avait d’ailleurs une super présentation video faite par la télévision Québécoise, pleine de dynamisme et de drôlerie pour présenter ce livre. Moi qui ne regarde pas beaucoup la télé, ça faisait plaisir à voir. Alors que chez nous en France, il n’y a toujours rien pour présenter de bons livres jeunesse. Et moi qui écoute beaucoup la radio, à part les 5′ de L’as-tu lu mon p’tit loup? sur France Inter, c’est le désert. On trouve tellement plus de choses sur internet, j’avoue. Mais encore faut-il être passionné. Non, pour le grand public y a vraiment pas grand chose.

Bon à part ça, voilà je n’ai pas fait d’article de tout décembre et si je dois en faire un ce sera celui-là. Et tout d’abord pardon à Thierry Lenain, qui déplorait dans sa newsletter biblio de ne pas trouver beaucoup de critiques de son livre en ces temps pourtant bien de saison. Alors, en cette veille de Noël, je ne vais pas tout à fait lui en faire une si ce n’est que j’ai grand plaisir à vous le présenter et à m’en servir pour exprimer mon humeur toujours un peu colérique à cette époque de l’année. La cause ? Cette frénésie cascadante d’achats sous prétexte de.
« Vous n’auriez pas des livres de Noël ? »
Que ce soit sur les tables des libraires ou dans nos tournées bibliobus, la demande est saisonnière et très peu de bons livres sortent du lot. Eh oui, il ne suffit pas de mettre Noël dans le titre pour faire une bonne histoire de Noël si tant est que l’on croit que la circonstance puisse faire un motif suffisamment épais pour tisser une bonne histoire. C’est pas gagné. Combien de livres essayant de réinventer pour la énième fois l’histoire de ce fameux vieux bonhomme en rouge et blanc ont été habillés de neuf pour l’occasion, fabriqués sur commande? Tout en y apportant chaque année un élément de modernité, d’inédit car dans la famille du Père Noël, on avait entendu parler de la fille mais il y a aussi la tatie, tout comme il y a des sorcières Noël, des enfants petit papa Noël qui deviendront grand, il y a même plusieurs pères Noël qui se font concurrence dans une même histoire bref, on peut y mettre tout ce qu’on veut pour habiller ce « grand mensonge » comme le déclare Thierry Lenain.
Car voilà, l’originalité de son histoire, c’est qu’elle aborde les préparatifs de Noël à ce moment où précisément les enfants ne sont plus dupes mais continuent de voir leurs parents s’agiter et faire comme si, en se demandant comment ils vont pouvoir leur annoncer que ce n’est plus la peine de se donnerautant de mal à faire semblant. C’est assez amusant de se dire qu’en fait des adultes pourraient tenir tout autant à cette légende rituelle que des gamins, comme certains ou plutôt certaines continueraient de croire au prince charmant… Il y a des légendes « paravents » comme ça, on sait qu’elles sont fausses mais on y joue encore car elles nous entourent pour un temps bien éphémère d’un peu de merveilleux, d’un petit plus impalpable là-bas quelque part… Sauf qu’apparemment l’auteur lui n’a pas vraiment aimé ça. Son héros, Alex 10 ans, cherche à se venger (oh d’une manière assez humoristique n’ayez crainte) d’avoir été trompé. Il nous dit que plus tard, quand il sera papa, il ne mentira pas à ses enfants. En fin d’ouvrage, le jeune lecteur est invité à s’exprimer sur ce fameux moment où il a su.
Moi personnellement, je n’ai pas le souvenir de m’être sentie trahie, la vérité s’est faite progressivement dans ma tête sans que cela me traumatise plus que ça. Mais bon, ce qui est intéressant je trouve, c’est de se poser la question de ce que l’on veut fêter vraiment à Noël. Et là, faut dire qu’on a le choix. Car non, il n’y a pas que le père Noël comme histoire à raconter ou à faire croire aux enfants. N’oublions pas que ce Santa Claus n’est vraiment pas si vieux que ça : 1930, pub pour Coca-Cola aux States.
Faut-il que l’on n’ait retenu que cette imagerie-là pour justifier (et merci la pub) cette poussée consumériste écoeurante? Car moi, c’est surtout ça qui me perturbe, cette quasi sommation d’acheter sans quoi on passerait pour quoi hein ? je vous le demande, le casse-tête de quoi pour qui, sans parler de l’épreuve de votre propre évaluation sociale, à la mesure de ce que vous avez offert… Je trouve ça assez infernal et là vraiment je pense qu’il vaut mieux habiter en village qu’en ville, on y est un peu mieux abrité de cette folie de pays « riches ».
Des personnages distributeurs de cadeaux, il y en a d’autres, le Bonhomme Janvier, Saint Nicolas (dont l’origine est Turque), Julenisse (le lutin de Noël scandinave), le petit Jésus pour les chrétiens ou même les rois mages, le « Noël » des Catalans fêté à l’Epiphanie, chacun pourrait choisir son personnage après tout…
Cela dit, c’est un phénomène de culture et la conscience de cela se fait souvent après coup. C’est bien là l’effet des rites, on les a vécu et on les fait vivre souvent parce que « chez nous on fait comme ça », « chez nous ça a toujours été comme ça », bref sans avoir pris pleinement acte de cette transmission mais en reproduisant, c’est vrai, un peu bêtement. Et je trouve qu’en ce sens, et d’un point de vue d’adulte, le livre de Thierry Lenain amène à cette réflexion.
Bien pour les parents alors ! Car j’imagine la tête de certains si je leur conseillais cette histoire pour répondre à leur demande de « livres de noël », hi hi hi… L’éditeur, lui, ne prend pas trop de risque, il mentionne : A partir de 8 ans.
Mais voilà, pour moi, après coup, mes histoires de noël préférées sont des histoires de paysages d’hiver, de chaleur, de fraternité et de merveilleux aussi, pourquoi pas? Quite à me mettre dans le crâne que le vrai père Noël s’il en est un, ben c’est le vrai papa et pis voilà!
Plus sérieusement, ce dont nous manquons, je pense que c’est ça : se rappeler la force et le message des symboles, véhiculés de mille manières au travers des siècles, des cultures et des religions. Se faire plaisir oui mais à travers cette conscience-là. Le solstice d’hiver, le soleil qui perdure dans la nuit froide (la chaleur humaine) la naissance, la fraternité, l’oubli de ce qui nous oppose… Je pense qu’on peut raconter des histoires au sens propre comme au figuré, ces légendes issues de cet imaginaire à la fois collectif et individuel, à la fois personnel et archétypal. Là où ça ne colle pas, là où ça ne colle plus, c’est effectivement quand des adultes s’accrochent à ces légendes comme à des rêves, sans en assumer leur statut propre : de croyance (donc de doute) d’imaginaire (donc d’irréalité), d’où le mauvais mélange que cela peut faire dans la tête de certains enfants. Mais d’imaginaire nous avons tous besoin, n’est-ce pas Thierry Lenain ?
Bon alors : mentir ou pas mentir ? Gros ou petit mensonge ? Et quel papa Noël alors ? Ca devient compliqué tout ça
Cet album fait partie de la collection Carré Blanc dont je vous recopie le leitmotiv :
« Cette collection présente des points de vue originaux sur des événements historiques ou des réalités sociales, s’appuyant sur des textes émouvants, voire troublants, et des illustrations saisissantes. Ces albums nous amènent à nuancer nos jugements et à mieux comprendre l’humanité : ils racontent la complexité de l’être humain ».
Chez Les 400 coups, on s’empêche de penser en rond et c’est déjà vraiment pas mal !
Et merci à Thierry Lenain pour cet album unique, tant dérangeant et revendicateur que plein de vie et d’humour et que je recommande, comme beaucoup des albums jeunesse que je préfère, aux adultes aussi bien qu’aux enfants
Fiche biblio du livre sur le site de l’éditeur : clic ICI
Blog de Thierry Lenain, : clic ICI