7mars
Guadalquivir, le premier roman dense et intense de Stéphane Servant
Paru aux éditions Gallimard dans la collection Scripto, pensée pour les ados
et les jeunes adultes.
Dépôt légal : Janvier 2009, 9€.

L’histoire de Frédéric, un ado dont la jeunesse s’entoure de paysages bien gris. Frédéric, un ado coincé entre deux rives, tours HLM d’un côté, pavillons de banlieue de l’autre, et qui va creuser son propre fleuve de vie à la lumière de l’insolente folie de sa grand-mère, Pépita.
Un roman initiatique, bien sûr, au sens d’abord très concret : partir, sans rien, prendre le train, sans billet, déjouer la loi, les interdits, les convenances. Suivre sa folle grand-mère pas si débile que ça (mais la vieillesse est parfois « encombrante » pour certains et conduit à accentuer le caractère infantilisant provoqué par les maladies de la vieillesse comme l’Alzheimer par exemple), la suivre pour la protéger mais aussi pour apprendre de ce qu’elle a à faire, elle, dans ce qui sera, pour elle, son dernier voyage, là-bas en Andalousie. Ce même voyage qui pour Frédéric marquera le commencement de sa vie de petit d’homme, c’est-à-dire avec la conscience de ses racines.
Savoir d’où l’on vient pour décider où l’on va.
Dernier voyage parmi les vivants pour Pépita donc, entraînant dans son sillon son petit-fils, qui voit toute l’énergie et la conviction qu’elle déploie contre tout obstacle pour trouver SA paix, avant son Ultime départ. Lui, le petit-fils en manque de repères qui la suit parce qu’il n’a plus rien à perdre et qui va se trouver grâce à elle, le long et sur les bords du fleuve Guadalquivir.
Pour elle : besoin vital de revenir sur sa terre natale, entrer en communion avec ses chers disparus.
Pour lui : découverte de l’histoire singulière de ses ancêtres : son grand-père, ami de Federico Garcia Lorca, dont il apprendra qu’ils furent tous deux assassinés pour l’armée franquiste au bord du Guadalquivir, en 1936.
Avec sur la route, la rencontre de Kenza son homologue au féminin, révoltée comme lui, en souffrance comme lui.
Lui petit-fils d’immigrés espagnols. Elle, fille d’immigré marocain.
C’est un roman fort, extrême, lyrique parfois à certains passages, l’important n’étant peut-être pas de rester plausible dans le déroulement des faits mais plutôt d’être crédible par la force expressive du sens symbolique parfois exacerbé que l’on perçoit à travers les situations et les portraits dressés par l’auteur : la quête des origines, la confrontation jeunesse/vieillesse, l’apprentissage des limites, la similitude dans la différence, la mise en chemin sur la route du sens qui s’opère progresssivement, et sur laquelle notre héros commence à s’apprivoiser à mesure qu’il s’apprivoise avec les autres. La difficulté de vivre et de la vie, réelles, mais l’apaisement dans l’acceptation de sa capacité à tracer sa propre voie.
Comme toucher le fond pour mieux renaître à soi-même, déjà à cet âge-là oui parce qu’il y a eu manques : d’affection, d’attention, de dialogue, éléments cruciaux pour bâtir une identité en devenir.
C’est une figure de rebellion riche, puissante, que l’auteur nous livre dans cette histoire particulièrement dense et nerveuse, où sont abordés en filigrane le franquisme, le sort des immigrés clandestins venus du Maghreb, la violence et la recrudescence du racisme en particulier chez les jeunes en manque de repères dans une société multiculturelle où il est si facile de tomber dans le cliché lorsqu’on « galère » et lorsque l’environnement, au pire hostile au mieux morose (les banlieues cités sont des structures qui n’ont jamais été conçues pour l’épanouissement de l’être humain) n’aide pas à trouver un fil sur lequel tirer pour s’approcher de ce qui pourrait être sa juste place.
Environnement qui n’offre pas d’exemple valorisant dans le bon sens le désir d’être quelqu’un. Du moins pas dans l’immédiat. Il faut entrer en quête et cela n’est pas gratuit ni facile. Dans une société qui hélas valorise l’immédiateté et la vitesse, bien des ados sont les premiers à être attirés dans ce giron.
Alors quoi ? Faut-il en passer irrémédiablement par l’épreuve du feu ? Faut-il se pencher au bord du gouffre, au-dessus du vide ? Faut-il se retrouver dans une situation d’urgence (et la provoquer peut-être inconsciemment) pour entrevoir sa vérité ? pour s’obliger à en prendre le chemin ? … Faut-il nécessairement avoir « La rage » pour s ‘en sortir comme l’auteur le suggère citant en épigraphe un extrait des paroles de cette chanson de Keny Arkana, que l’on soit « insoumis, sage, marginal, humaniste ou révolté ! » ?
Un questionnement existentiel exprimé avec une violence qui se comprend d’autant mieux pour l’âge adolescent, mais qui vaut pour tout le monde.
Ce livre est également pour moi une invite à mieux communiquer avec sa famille, en particulier avec les anciens, ne pas passer à côté de ce qu’ils ont à nous dire, en fin de vie, recueillir et éventuellement transmettre, cela dépend, mais apprendre d’eux, faire ce nécessaire retour en arrière.
Evidemment, je suis une adulte, moi qui ait lu ce « roman pour ados ». Et au terme de cet article je me demande comment transmettre tout ce qu’il m’a donné à penser.
Comment donner à penser sans faire intello, sans faire barbant, sans faire trop sérieux ? Je ne sais pas.
Penser sa vie et vivre sa pensée.
Précepte que je me répète souvent tel un leitmotiv, comme une éternelle interrogation qui chemine en moi-même.
En tous cas, j’espère que des ados trouveront ce livre sur leur route et qu’ils le liront et qu’ils l’aimeront !
Je laisse les mots de la fin au 2e épigraphe choisi par Stéphane Servant pour introduire son roman, ces quelques vers du poète Antonio Machado, décédé d’épuisement tant moral que physique trois ans après F. Garcia Lorca, en 1939, à Collioure (Pyrénées-Orientales), après avoir passé la frontière franco-espagnole comme ce fut le sort de milliers de républicains espagnols partis en exil lors de la Retirada.
« Voyageur, le chemin
C’est les traces de tes pas
c’est tout ; voyageur
il n’y a pas de chemin,
le chemin se fait en marchant. »
Extrait du poème tiré de Proverbes et Chansons, XXIX,
in Poésies, Gallimard, 1973.