Ketchup ou la misère éducative du monde
Un roman de Xavier Gual, traduit du catalan par Antoine Martin publié aux Editions Au diable vauvert, mai 2008, 292p.
Les impertinentes éditions Au diable vauvert ont eu la bonne idée de s’intéresser à la littérature catalane montante en publiant en français le second roman du barcelonais Xavier Gual. Avec « Ketchup », ce journaliste et scénariste, par ailleurs diplômé de philologie catalane, nous livre un roman de la misère éducative agravée par un environnement urbain sans âme, entre centre commercial et discothèque. Roman théâtral mettant en scène une jeunesse défavorisée en proie à tous les extrêmismes engendrés par une société de consommation dévorante.
Les faits : le parcours de Miki, fraîchement majeur, dont la préoccupation première est d’amasser assez d’argent pour se payer la voiture de la frime en total tuning. Et fissa si possible autrement dit , en dealant. Il est entouré de Sapo, son meilleur pote qui flirte avec des « esquinèdes » et de son insupportable petite amie Sandra accompagnée de son insupportable copine Lorena. L’objet de la survie indispensable : le portable, avec des dialogues au rendu aussi vivant qu’épuisant, façon « L’esquive ».
L’éditeur présente ce roman tragi-comique comme le « Trainspotting catalan » mais l’action pourrait se dérouler dans n’importe quelle autre grande ville que Barcelone, mondialisation oblige.
Ce que suggère d’entrée de jeu la couverture, une boule à neige « souvenir » représentant la Sagrada Familia, symbole du tourisme de masse, sur laquelle dégouline du ketchup, symbole de l’américanisation de masse, ne vous en dira pas plus sur la ville de Barcelone elle-même. Comme si face à cette standardisation subie, le goût et l’authencité des choses sombraient dans un anonymat transposable en tous lieux.
La géographie du roman nous apparaît davantage à travers les personnages allègrement caricaturés tel Vinagre, fils à papa désoeuvré de tout avoir déjà, que l’auteur fait parler en remplaçant systématiquement les r par des l, l’évocation des « guiris » d’Ibiza, et celle de la copine Sandra qui mange autant de « pipas » que Miki fume de cigarettes.
C’est là tout le piment de Xavier Gual qui visiblement aime s’amuser et nous le communique : en jouant avec les clichés, en postulant pour une pluralité de sens et une pluralité de points de vues : c’est en effet sa réponse à ce qu’il dénonce, la standardisation des êtres, de leurs désirs, de leurs vies subies plus que choisies.
D’où la manière originale dont il a structuré son roman : deux parties égales, Le Gagnant puis le Perdant, à l’intérieur desquelles chaque chapitre déroulant l’action est introduit par un paragraphe en « voix off », et suivi par un monologue mettant en scène une voix symbolique clé : se succèdent ainsi entre autres, selon la formule de « Jacques a dit », les paroles du professeur, du gourou, du skinhead, de la star du porno, du jeu vidéo, de la mère, du flic, de l’étudiant…
Le nom complet de Miki est Miguel Hernandez, un patronyme très répandu en Espagne mais aussi un clin d’oeil au poète (dont il cite quelques vers en ouverture), fils de gardien de mouton, qui a dû abandonner l’école pour aider son père et qui a suivi des études littéraires en autodidacte alors que Miki vit en ville et a lâché ses études pour rien ni personne.
Enfin, le ketchup chez Xavier Gual est peut-être cette sauce uniformisant toutes les saveurs mais c’est aussi le sachet que Miki garde dans sa poche pour deux raisons fort inattendues que je vous laisse découvrir par vous-même.
» et peut-être la vision du rouge qui se trouve à l’intérieur [du sachet] est seule capable de nous faire réagir à la vie », ajoute l’auteur , hop encore un clin d’oeil!
Ce livre est « Pour les gens qui connaissent leur ignorance ».
Il se finit par l’Article 26, paragraphe 2 de la Déclaration universelle des droits de l’homme.
Xavier Gual est un auteur malicieux qui maîtrise son histoire du début à la fin et qui arrive par cette tragi-comédie à signer un roman social engagé aussi drôle que pathétique. C’est ce qui donne tout son sel à ce roman que je conseille aux ados comme aux adultes.
Xavier Gual fait partie de l’Associacio de Joves Escriptors.
